« Ecologies du smartphone » à La Librairie Les Volcans, Clermont-Ferrand, 13 mai 2022

Le 13 mai 2022, à l’invitation de Gaëlle ¨Pradeau, responsable Sciences Humaines à la Scop Libraire des volcans, les coordinateur.es d' »Ecologies du smartphone » paru aux Editions Le Bord de l’Eau, Laurence Allard, Alexandre Monnin, Nicolas Nova ont présenté l’ouvrage dans le cadre d’un débat co-animé avec Matthieu Poinot, initiateur du lieu culturel Grin
A cette occasion, Gaëlle Pradeau a rédigé un très lumineux et généreux texte de présentation suite à sa lecture de l’ouvrage que nous publions avec son autorisation et avec tous nos mercis !

« Introduction rencontre vendredi 13 mai Ecologies du smartphone (Le Bord de l’Eau)

Bonjour à tou.tes….Merci d’être là pour assister/participer à cette discussion qui portera sur ce livre, Ecologies du smartphone, publié récemment aux Editions Le Bord de l’Eau, et ce en présence des trois auteurs qui ont codirigé l’ouvrage, Laurence Allard, Alexandre Monnin, Nicolas Nova, que je remercie infiniment d’avoir accepté l’invitation (et d’avoir réussi à coordonné leurs agendas, ce qui était loin d’être évident) !! Enfin un immense merci à toi, Matthieu, pour avoir accepté d’animer avec moi cette rencontre (je précise : tu es l’initiateur de ce très beau projet de tiers lieu clermontois, Le Grin, rue Saint-Hérem, à la fois librairie d’occasion, café, lieu de discussion, de débat, etc, et bientôt restaurant ! En mai-juin, c’est bien cela ?).

Quelques mots, avant de commencer, pour vous présenter nos trois auteur.rices…

Laurence, tu es maître de conférence en sciences de la communication à l’Université de Lille, chercheuse à l’IRCAV-Paris Sorbonne (Institut de Recherche sur le cinéma et l’audiovisuel), où tu as cofondé le groupe de recherche « Mobile et création ». Tu es spécialiste des usages sociaux du numérique, en particulier du smartphone. Tu as publié et coordonné plusieurs ouvrages, plusieurs revues. Tu as conçu, et traduit cette anthologie de Donna Haraway, Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences-fictions-féministes, aux éditions Exils. Et tu es l’initiatrice de ce livre collectif, Ecologies du smartphone, qui réunit une pluralité d’acteurs, philosophe, physicien, sociologue, anthropologue, historien, chercheurs de tous bords, militants, journalistes, etc. Livre que je vais présenter d’ici peu.

Un livre qui s’ouvre sur ta contribution, Alexandre : tu es philosophe, l’auteur d’une thèse portant sur la philosophie du Web, professeur à l’ESC de Clermont, en redirection écologique et design, directeur du master « Stratégie et design pour l’Anthropocène, directeur scientifique d’Origens Media Lab (laboratoire de recherche interdisciplinaire cofondé par Diego Landivar et Emilie Ramillien, axé sur les mutations/transformations induites à de multiples niveaux par la crise écologique). Et tu as publié, l’année dernière, avec Diego et Emmanuel Bonnet, cet ouvrage important, que vous étiez venus présenter chez nous, remarqué dans l’édition de l’écologie politique, parce que riche de perspectives et de concepts efficients, Héritage et Fermeture (aux très belles éditions Divergences) (la discussion qui va suivre se fera parfois, je pense, en écho à certains des positionnements développés dans ce livre, on essaiera de faire des liens).

Enfin, Nicolas: tu es anthropologue, professeur à la Haute Ecole d’Art et de design de Genève, où tu enseignes l’anthropologie des cultures numériques, l’ethnographie et la recherche en design. Tu es l’un des cofondateurs de Near Future Laboratory (structure de design basée en Europe et aux Etats-Unis, un travail exploratoire des futurs proches via le design et la spéculation, le design fiction : c’est-à-dire, je te cite, « à défaut de pouvoir prédire l’avenir, il s’agit d’anticiper et de spéculer sur des futurs proches ». Tu as aussi notamment publié en 2020 aux Editions Métis Presses, Smartphones : une enquête anthropologique, qui s’interroge sur les usages du mobile et leurs implications, au prisme de six « contorsions métaphoriques » qui permettent de décrire notre rapport à l’objet : le smartphone comme « prothèse », « laisse », « miroir », « baguette magique », « cocon », « coquille vide».

« Coquille vide », quand il tombe en panne…Or il était justement question de panne, panne numérique, jeudi matin sur France Culture (ce qui suit va me permettre d’introduire la présentation de l’ouvrage). On (Guillaume Erner) commence par évoquer l’île de Groix (Bretagne), qui malgré « ses airs de bout du monde », va elle aussi disposer de l’Internet à haut débit (la fibre)…Et en contre-point, on évoque l’affaire de sabotage qui à Strasbourg, Besançon, Reims, Grenoble, a récemment privé d’Internet des millions de Français, pendant plusieurs heures. Coupez des câbles (du moins certains), et vous coupez Internet.

Et l’invité (Tristant Nitot), de décrire alors cette réalité physique, et toute matérielle, d’Internet, que l’on a tendance à oublier : grosso modo trois couches. Les terminaux (ordinateurs, smartphone, objets connectés, etc), les réseaux de câbles (en cuivre, câbles de fibres) qui irradient le territoire, enfin les data centers (le cloud), qu’il nous faut imaginer comme de vastes hangars où des ordinateurs très puissants stockent l’information, et rendent possibles les services que l’on utilise quotidiennement (Facebook, Google, etc). Fin de la description, fin de la chronique.

Mais le numérique, a fortiori le smartphone, greffé aujourd’hui à nos vêtements, à nos gestes, à nos habitudes, objet témoin de nos vies numériques, dans un « monde qui devient numérique » (pour le reprendre le titre conférence inaugurale au Collège de France de Gérard Berry, prononcée en 2008 –Alexandre, probablement reviendrons-nous sur cette expression avec toi un peu plus tard) ce n’est pas que ça !! Et si nous avions là déjà une image quelque peu rematérialisée d’Internet, pendant ces huit minutes de chronique, je n’ai pas entendu parler de ressources minières, de coltan, de cobalt, de pic d’extraction du cuivre ou de criticité des matériaux, de centrales énergétiques, je n’ai pas entendu parlé de déchets électroniques, ni d’enfants creuseurs au Congo pour certains à peine âgés de cinq ans, ni de récupérateurs de métaux travaillants dans l’air vicié et sur les sols pollués de la déchetterie d’Agbobloshie à Accra (Ghana), où finissent pour partie les composants de nos smartphones, smartphones changés en moyenne tous les deux ans, alors même que notre ancien modèle, parfois, fonctionne encore.

Bref, il n’a pas été question dans cette chronique, point aveugle, d’écologie (au sens large), de limites planétaires. Il n’a pas été question d’exploitation intensive des ressources : c’est-à-dire d’un extractivisme « démétaphorisé » (Laurence), c’est-à-dire environnemental (distinct de celui de nos données personnelles), donc un extractivisme doublé d’une exploitation humaine qui actualise, et rejoue sous d’autres modalités,  ce qui s’apparente aujourd’hui, en Afrique, en Amérique du Sud, à un véritable système colonial. Une réalité humaine, sociale, environnementale et géopolitique alarmante. La face cachée de nos SP est là, même si hors de notre vue, « présence spectrale qui hante véritablement l’artefact » (Poli) et ses usages : ce qu’ Yves Citton nomme l’inconscient technologique, « le refoulé logistique de la mégastructure » ; autrement dit : voilà l’envers du smart.

D’où l’importance et l’intérêt de ce livre, piloté par Laurence, proposant une critique renouvelée du numérique, mais aussi un véritable chantier conceptuel élaboré dans les pas de Donna Haraway, pour une écologie décoloniale du smartphone,  visant à déconstruire les logiques impérialistes sur lesquelles il repose, tout en étant sensible tant à nos attachements, puisqu’ils sont là et de plus en plus âpres, qu’au potentiel émancipateur, mobilisateur, insurgent que l’objet, aussi recèle.

On réfléchira donc en premier lieu, justement à cette notion d’attachement. Le développement exponentiel du numérique, la généralisation de l’équipement « smartphone » (5 milliards 28 millions d’utilisateurs.rices dans le monde en 2019), interroge, puisqu’il sape d’un même geste, en se déployant, les conditions de sa propre durabilité, comme les conditions d’habitabilité sur Terre. Un usage illimité déconnecté des limites planétaires, donc, d’une part, et d’autre part, des attachements à des réalités rendues endogènes au numérique : c’est cette « épaisseur propre au numérique » (Alexandre), genèse d’un « nouveau monde » créé en surcouche sous se soucier des conséquences sur celui qui le porte, nouveau monde, ou réalisme nouveau, qui n’est pas le reflet de la réalité, ni la copie, ni l’empreinte: une certaine atmosphère de réalité, « un rêve emboîté dans un rêve, une image d’image » (Chatonsky)…C’est dire que le numérique induit, génère, de nouvelles règles du jeu, transforme/façonne (au-delà même qu’il ne les impacte) nos valeurs, nos modes de sociabilité, notre rapport à l’espace, au temps…Il nous faut donc hériter d’un dispositif : tout à la fois « commun négatif » (concept sur lequel tu travailles, Alexandre), « machine auto-immolante » (Likavcan et Benjamin Bratton, expression que l’on trouve dans l’ article que tu as rédigé pour la revue Multitudes), une technologie intrinsèquement zombie (José Halloy), en précisant que le mot « zombi », comme travail de la mort au sein même du vivant, renvoie aussi à la condition d’esclave (l’humain déshumanisé, privé de ses mémoires, de sa filiation, de ses lignées), comme à ce que Dénètem Touam Bona, appelle la nécropolitique propre à l’exploitation capitaliste. Donc « zombi » charrie une pluralité sémantique très forte, très puissante. Bref, des réalités nouvelles induites par l’artefact, auxquelles nous sommes de plus en plus attachés, dans un contexte d’effondrement de sa propre base. C’est le colosse aux pieds d’argile.

Alors, que faire ? A cette question, qui nous semble insoluble, Laurence, tu vas proposer une mise en lumière, conceptualisée, de ce qui se tente, s’imagine, s’improvise sur le terrain comme autant de contre-points en actes, à ce qui relève d’une véritable aporie. Démarches expérimentales, empiriques, exploratoires, répliques indociles et sous-optimales (Olivier Hamant), plus ou moins informelles, gestes subversifs et démarches militantes saisies au prisme des notions de jeux de ficelle, d’écojustice et de fabulation spéculative –c’est viser un leadership encapacitant de l’imaginaire- développés par Donna Haraway. A travers les exemples de l’association Génération Lumière, de la campagne No Congo No Phone, du réseau internet participatif à Détroit, du FabLab mobile de la déchetterie d’Accra, du collectif Kongo Astronauts, ou encore de la mise en oeuvre de captures citoyennes (une contre-métrologie des niveaux de pollution, forme de reprise en main par les citoyens des enjeux environnementaux) : à travers tous ces exemples, nous approcherons les notions stimulantes de lyannaj, d’afrofuturisme et d’afrikologie, de redignification des objets et de contre-faire (faire contre, tout en étant avec, le numérique).

Enfin, un autre levier d’action renvoie à la lutte contre l’obsolescence programmée des smartphones, que ce soit par le biais juridique (contre la résistance des fabricants de téléphonie mobile). Ou par le biais de la réparation (nous parlerons des Repair Café avec toi Nicolas, qui a enquêté sur le terrain, auprès de leurs animateurs et utilisateurs), nous parlerons de réemploi (Jerry Do It Together), de réutilisation créative (collectif Internet des objets morts, IoDT, qui a développé un concept de Minitel Café), etc. Tout ceci nous conduira à repenser notre rapport au numérique, pour une culture de la durabilité et du prendre soin, comme à réinterroger aussi la notion d’ « innovation »: dissociée de l’idée de progrès, elle est ici souterraine, silencieuse, mais ô combien corrélée aux enjeux qui sont nôtres : enjeux sociaux, décoloniaux, environnementaux.

Donc, une richesse de contributions, dans ce livre ; pluralité de voix/voies (Laurence), pluralité épistémique pour donner à voir ce qui s’improvise aujourd’hui même sur le terrain, tisse en mode mineur, de qu’ Yves Citton nomme une « écologie de la réparation », c’est-à-dire une écologie de la sollicitude et de la responsabilité (on revient à Donna Haraway), visant tant nos technologies, que nos relations et nos milieux de vie dans leur ensemble. Un buissonnement de pistes (Dénètem Touam Bona), comme autant de « zones d’incertitude offensive » déjouant les règles du jeu, et démontrant in fine, que nous ne sommes pas dépossédés de tout.   » 

Encore un grand merci à Gaëlle Pradeau et Matthieu Poinot pour cette l’organisation et l’animation de cette belle invitation !

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