[MAJ] Emoji, le « mot-image » de la culture mobile, signe métisse du smartphone aux objets connectés

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Depuis le 16 juin 2014, le consortium Unicode, dans sa liste de caractères universels pouvant être utilisés sur les supports numériques, a intégré 250 nouveaux emojis, agrandissant la liste des 800 pictogrammes venant de plus en plus enrichir nos conversations mobiles. Beaucoup de commentateurs ont mis l’accent sur le fait que le doigt d’honneur était ainsi reconnu par cette instance, cédant parfois à une verve folklorisante typique du discours sur le numérique. Regarder dans quelle direction pointe cet emoji d’honneur et  qu’indique cette standardisation de ce qui nous semble relever d’un ensemble sémiotique de « mots-images » usitées dans nos interactions digitales… autant de questionnements que nous voudrions commencer à soulever ici. De fait, plusieurs données nous incitent à aborder l’hypothèse d’un standard communicationnel  émergent dont l’emoji serait emblématique mettant en forme plus avant une culture mobile faite des mots-images au sein d’une textualité indifférenciant iconique et scriptural. Et fin 2014, le mot de l’année aura été de façon inédite un émoji. Il existe désormais un emojiday le 17 juillet ainsi qu’un avatar emojiesque de wikipédia : emojipedia.

Emoji : du Japon mobile au « mot » le plus utilisé de l’année 2014

Dans Mythologie du portable, nous avions rapporté l’observation d’une certaine insularisation des innovations mobiles développées au Japon. Ce que certains nomment « le syndrome des Galapagos » n’est cependant pas justifié en ce qui concerne l’emoji que définit ainsi l’Oxford English Dictionary :   « a small digital image or icon used to express an idea, emotion, etc., in electronic communications. Les emojis sont, en effet, des pictogrammes qui représentent des choses comme les visages, la météo, des véhicules et des bâtiments, de la nourriture et des boissons, des animaux et des plantes ou des icônes qui représentent des émotions, des sentiments ou des activités.  L’emoji diffère de l’émoticône qui réfère à une série de caractères textuels (généralement des signes de ponctuation) qui est censé représenter une expression du visage ou un geste. Le mot « emoji » lui-mêmee vient du japonais: 絵 (e ≅ image) 文 (mo ≅ écriture) 字 (ji de caractère ≅). Les emojis sont apparus  en 1999 sur les téléphones mobiles japonais mais en raison d’usages locaux et peu généralisés dans le monde  Il y avait une proposition au début de 2000 pour encoder emoji DoCoMo en Unicode. A cette époque, il était difficile de savoir si ces caractères entreraient en utilisation généralisée et ce n’est qu’en 2007 que le consortium Unicode pris la décision d’englober les emojis. Il apparait qu’en 2014, c’est l’emoji ❤ qui aura été le mot de l’année, utilisé plus d’un milliard de fois par jour dans les conversations digitales parmi tant d’autre. On observe en effet qu’il se place désormais aux côtés des « like » et autres « favoris » au sein des formes de communication minimale, sorte d’accusé de réception ou de ratification du lien social.

Emoji d’honneur,  un doigt pointé vers  l’iconisation de la conersation téléphonique ?

Nous avions parlé dans un billet précédent « Qu’est-ce qu’une photographie à l’ère numérique? » de la plateforme Line et de sa large palette expressive en emoji conférant à la communication téléphonique une dimension iconique  inédite et typique de la multimodalité des interactions digitales dispatchées entre voix, texte et images selon les circonstances, les interlocuteurs et les équipements.

Cette iconisation de la conversation par téléphone mobile – qui se donne à voir dans l’usage récurrent de l’émoji –  s’inscrit dans un double contexte de mutation du mobile comme l’authentique « caméra-stylo » et de la socialisation achevée du genre « applications » notamment auprès du public juvénile et comme en atteste le nombre d’utilisateurs aux applications de messagerie mobile. Si le mobile dévore le monde, les emojis permettent de mettre le doigt sur cette nouvelle culture mobile. Des emojis qu’il est désormais possible de rechercher en tant qu’entités signifiantes sur certains moteurs de recherche.

Le rapport annuel de Mary Meeker « 2014 Internet Trends » paru en juin 2014 a mis en avant le chiffre de 1,8 milliard de photographies partagées chaque jour dans le monde soit la multiplication par 5 en deux ans de ces pratiques corrélées elles-mêmes à la montée des applications de messagerie mobile comme Snapchat. Le mobile est ainsi devenu dans de nombreux pays dans le monde le « premier écran » comme par exemple aux USA. Et d’après le nouveau  « Mobility Report » d’Ericsson,  les usages du téléphone mobile – ou plutôt des mobiles en comptant les tablettes et autres phablettes – semblent rompre plus que jamais avec le paradigme historique d’innovation autour de la voix et de la communication à distance au profit de pratiques de prises de vue et de visionnement d’images…mais qui ne sont plus juste des images mais à la fois des images et des mots mais aussi des mots-images, comme nous allons le montrer.

 

 

Les adolescents passeurs créatifs des mots-images (selfie, emoji…)

Les applications mobiles, moins d’une dizaine d’années après leur première émergence à la faveur d’un smartphone à la pomme, trouvent leur public particulièrement chez les adolescents. L’enquête « Junior Connect » (Ipsos, mars 2014) intitulée « Print, tablettes, autres écrans : les nouveaux usages des moins de 20 ans » établit une inscription à 50% des 13/19 sur les messageries instantanées  mobiles comme SnapChat ou WhatsApp et comptabilise 9 adolescents sur 10 utilisant des applications mobiles. En suivant le tag #everythingonmyphone, il est possible d »observer de l’intérieur cette culture mobile juvénile constituée par la singularisation – suivant la problématique du hack d’usage – d’une panoplie d’applications.

 

Leurs usages d’une conversation iconisée – dont relèvent les emojis –  sont également à l’oeuvre dans les selfies pris notamment par l’intermédiaire d’une application comme Snapchat. Selon une enquête Pew Internet de mars 2014, la moitié des jeunes entre 18 et 33 ans ont posté un selfie sur différentes applications web ou mobiles. Le selfie est, selon nous, plus de l’ordre d’un portrait de soi dans le monde au cadrage indiciel – supposant une performance gestuelle – dans lequel l’élément significatif est à vos côtés ou à l’arrière-plan (une personnalité, un décor…). Le selfie pris et envoyé avec l’application Snapchat par les plus jeunes ne relève pas unilatéralement d’une culture de l’éphémère narcissique mais constitue également un moyen de mise en scène des interactions présentes qui joue notamment sur  la programmant par exemple d’un effet de surprise ou de frustration chez le récipiendaire d’un ensemble de signes (image, dessin, texte) grâce au minutage de la durée de réception. Drama et coup de théâtre nourrissent ainsi les mises en scène de la vie quotidienne connectée des adolescents qui trouvent des espaces de publicisation temporalisées sur les réseaux sociaux mobiles. Comme l’explique cette lycéenne de Seine Saint Denis se prenant en photo avec Snapchat devant le tableau des départs de la gare du nord : « C’est la première fois que je vais à Londres. Je me suis photographiée avec le tableau des départs en mettant 5 secondes comme ça au lycée on va se demander où je suis partie. Ça me fait rire d’avance.» (S., 16 ans, Saint-Denis). Cette dramaturgie selfiesque constitue un bon terrain d’observation de la  « stylistique de l’existence » chère à Michel Foucault qu’aménage le mobile devenu compagnon d’existence des jeunes (et des moins jeunes). A l’aide de l’application Snapchat, les adolescents vont ainsi composer des agencements de signes visuels et textuels dans lesquels ils exercent leur créativité dans leurs interactions de tous les jours et ce parfois sur une durée de 24h quand elles ou ils recourent au format « story ». Ainsi cet exemple d’un snapchat envoyé par une lycéenne de 17 ans devant le poème « Le bateau ivre » de Rimbaud inscrit sur un mur parisien qui compose un autoportrait ironique en jouant à la fois sur les mots et les images.

L’emoji dans la salle des profs : un langage transgénérationnel

Mais il serait  erronée de limiter l’usage des mots-images et de la conversation iconisée aux seuls adolescents et de les singer comme un peuple numérique autarcique ne dialoguant qu’entre pairs dans un langage spécifique comme certaines visions psycho-marketing le proposent. Il existe  un caractère transgénérationnel de la conversation mobile à travers les échanges entre adultes et jeunes, telles ces conversations entre enseignants et élèves qui constituent un vecteur de pervasivité entre milieux sociaux et formats expressifs. C’est le cas de cette professeur de lettres en banlieue parisienne, Mathilde Levesque – auteure d’un livre de recueil des perles numériques et verbales de ses élèves intitulé « LOL est aussi un palindrome« . Cette enseignante, exemplaire de l’engagement des enseignants dans la mixité sociale et culturelle – poste régulièrement sur Facebook des messages écrits par emojis (captures d’écrans de SMS, photographies mobiles de copies commentées par ses propres mots-images).  Interrogée sur ce partage d’un langage commun avec ses élèves, elle explique, selon ses propres termes recueillis au cours d’une conversation en ligne de mai 2014, « seuls mes anciens élèves sont autorisés à utiliser les emojis dans les SMS qu’ils m’envoient ». Elle converse ainsi par mobile à la fois avec ses élèves mais également avec sa mère initiant une chaîne de diffusion de ces « mots-images » en toute créativité. On notera ainsi l’usage de l’image du revolver qui vient re-sémiotiser le langage non-verbal avec ce geste de « se tirer dans la tempe » qui survient parfois dans les interactions de face à face pour exprimer une lassitude exacerbée devant telle ou telle situation.

 

 

Grammaire et herméneutique de l’emoji

Mat Hild poursuit en expliquant que pour elle « les emojis sont très différents des smileys (que je déteste), car ils ne relèvent pas d’un automatisme. Ils me semblent pour la même raison très utiles pour éviter de gloser une émotion, particulièrement en contexte contraint. »

Une herméneutique des mots-images de la culture mobile peut à présent être observée à mesure que la palette expressive de l’emoj s’élargit et se customise à travers une gamme d’ applications de clavier. En janvier 2015, le procès du fondateur de Silk Road a même intronisé l’émoji dans les prétoires et ce faisant contribuant au tournal digital de l’herméneutique juridique qui doit prendre en compte désormais des pièces à conviction prenant la forme de statut facebook ou de SMS dans lesquels la présence d’un mot-image devient l’un des éléments de la production de sens. Alors que le smiley semblait un signe iconique déchiffrable non ambivalent, la communication idéographique créative suppose une technique d’interprétation, à la fois en raison de la non interopérabilité entre les marques de smartphone mais aussi par la polysémie des emojis. Certains vont même décrire leur propre émoji imaginaire par des mots quand ils ne peuvent ou ne veulent pas l’insérer.


A travers cette reconnaissance de l’emoji par Unicode ou encore le lancement d’un réseau emoji-only, pointons la possibilité d’un renouveau de l’écriture idéographique à travers l’usage des emojis en particulier et l’iconisation de la conversation mobile en général.

En effet, à la différence des smileys qui avaient une fonction de modalisation de l’expression typique d’un registre affectif de l’offre communicationnelle commerciale (que certains désignent comme relevant d’un capitalisme affectif), les emojis constituent, dans leurs usages observables, un langage de mots-images, venant s’ajouter aux langages verbal ou iconique déjà souvent indifférenciés dans la conversation mobile (photos de textes envoyés…).

De la textualité mobile, il avait été déjà beaucoup question dans ce blog. De son caractère hybride  textuel et iconique support à la fois d’usages d’automédialité ou conversationnels. C’est cette dimension langagière en tant que telle des mots-images comme partie prenante de l’histoire de l’Ecriture que réactualise la conversation mobile créative.

Une dimension langagière qui suit de près les règles syntaxiques de certaines langues comme cette étude menée par un analyste d’un cabinet d’études étatsuniens Tyler Schnoebelen qui a analysé 500 000 tweets comportant des emojis. Il fait observer que «les emojis ont tendance à être en fin de message, qu’ils respectent la chronologie du temps et des actions et ne peuvent être confondus avec des simples signes de ponctuation.»

 

C’est ce qui pourrait expliquer l’introduction d’emojis ethniques. Si les emojis ne consistaient qu’en des signes d’interjection iconique à l’instar des smileys, des enjeux identitaires n’auraient pas connus un tel écho car il est possible de discourir par emoji et de constituer un syntagme expressif dans une suite de tels mots-images. Ainsi, il existe une gamme d‘Ujo africains permettant de sortir des clichés de l’occidentalisme blanc dominateur dans sa mise à l’écart des emojis à caractère ethnique. La version 8.O d’Unicode propose depuis le 03 novembre 2014 une gamme de 5 tons de couleurs de peaux enrichi en juin 2015. Et depuis février 2015, la marque à la pomme propose des emoji représentant la diversité ethnique avec visages, pouces etc.

Une étude  a recensé sur un milliard de données d’un service de clavier – ce qui n’est pas très rassurant en termes de privacy – des usages différenciés par langues et par pays. En n’évitant pas l’écueil de l’essentialisme national, elle montre que les étatsuniens préfèrent le signe de l’aubergine. Ce dernier signe ayant été censuré dans la nouvelle fonctionnalité d’Instangram de recherche par emoji. Les français, suivant le cliché de leur supposé romantisme, abusent du coeur pour 55% des utilisateurs de ce clavier. Demeure un questionnement sur les usages locaux de signes comme, suivant les exemples de l’article, la séquence  fréquente de visages en pleurs chez les hispanophones venant marquer le  MDR plus que la tristesse. La recherche sur cette révolution de l’écriture mobile venant créoliser les langages et les langues reste encore à développer plus avant.

Il apparait également que sur Instangram suivant une étude interne de mai 2015 que depuis l’introduction des emoji sur les claviers entre 2011 (iOS) et 2013 (Android)  la moitié des « textes » sur ce réseau social de photographies mobiles soit composé de ces mots-images.  Les figures ci-dessous en indiquent la progression d’usage et la répartition thématique avec au centre les emojis d’affect qui sont également les plus fréquents et en viennent à s’utiliser pour signifier des expressions idiomatiques d’internet  comm “lol/hehe” , “xoxo” and “omg”  comme l’illustre le dernier schéma. L’auteur en conclut que l’emoji est devenu un quasi langage d’expression universelle. Nuançons ce propos en mettant en avant les jeux interprétatifs de ces signes qui mettent en forme plutôt une écriture métissage tramé dans un mix langagier typique donc de la conversation créative mobile.

Pour certains linguistes, le langage emoji connait une acculturation rapide tandis que d’autres spécialistes des sciences du langage vont contester la nature langagière des emoji en raison de son absence de grammaire par exemple. Cette querelle linguistique qui reconduit le partage épistémique entre langue et langage énoncée par Ferdinand de Saussure distinguant la première comme système et le second comme usages. Nous situant dans une perspective pragmatique, il nous parait opportun de documenter des expressions digitales métisées dont l’une des composantes langagières sont aujourd’hui les emoji au sein d’une matière multimodale.

Emoji et objets connectés : comment parler avec une montre même intelligente ? Vers des « glanceable interactions » et des micro usages mobiles ?

Nous avons décrit ici  l’extension possible de la connexion à toute chose, l’implémentation probable d’une intelligence artificielle à tout objet dans un monde multi-écranique. Ce champ d’innovation des objets connectés constitue un contexte favorable au développement du langage des mots-images. Les montres intelligentes, accessoire en vogue de la panoplie digitale dans la catégorie des wearable devices , sont parfois vendues avec une promotion marketing de la communication par emojis. La fonction de ces nouveaux bracelets connectés revient à faire office d’écran déporté du smartphone, de faire écran de résonance de notifications d’applications mobiles.  Parcourir les derniers messages d’un coup d’oeil (glanceable interaction)  et y répondre par un emoji depuis sa smartwatch, tel est le scénario d’usage présenté dans les discours d’accompagnement de ce marché . La marque à la pomme a ainsi sorti un guide des notifications pour capter un temps d’attention à 3 secondes. Ces « micro-moments mobiles »  s’inscrivent dans des formes minimales de communication déjà socialisées avec le like ou le favori des services de réseaux sociaux et autres réaffirmations phatiques du lien comme le succès de l’application YO  en est également emblématique. La multimodalité des interactions digitalisées, le fait de pouvoir communiquer par différentes matières d’expression via différents écrans et une pluralité d’applications, s’accompagne de formats d’engagement relationnel de plus en plus périphérique comme ici l’emoji émis par une montre. Conçue initialement pour donner l’heure en mobilité, la montre-bracelet connectée permet de compter son temps communicationnel à travers un répertoire de signes prêts à envoyer, à travers ces mots-images polysémiques.


Emoji ou encore stickers pourraient désormais être échangés de montres à montres comme le recherchent les développeurs des smartwatches. Cet appariement entre deux montres connectées – possédant la même « face » d’accueil –  ouvre la voie à l’aventure interactionnelle des emojis. Une aventure sémiotique à suivre afin de documenter le processus d’ajustement réciproque entre langage et device qu’en d’autres temps codex ou ordinateur ont matérialisé à leur façon. Les formes de communication minimales que favorisent les réseaux de montres intelligentes pouvant également véhiculer des signaux physiologiques tel le battement de coeur échangés entre partenaires appariés.

Le renouveau de l’écriture grâce à l’image connectée

Maurizio Ferraris dans son article « Ecrire avec le téléphone » publié dans  l’ouvrage collectif « Téléphone mobile et création » nous rappelle combien le téléphone mobile est avant tout « une machine à écrire, c’est à dire une machine à produire des objets sociaux ». Les emojis illustrent à la fois la créativité de la culture mobile contemporaine tout en s’inscrivant dans une histoire de l’écriture et de la communication. Ils symbolisent à la fois le futur technologique des interactions et leur ancrage dans l’histoire des mots qui est aussi celle des images. Il existe ainsi des emojis pour un des genres emblématiques de l »écriture mobile, le sexting pratiqués dans les SMS sexuels.

 

Des usages artistiques des emojis pris au sérieux comme un langage peuvent commencer dès lors à émerger comme cette création baptisée « Emojiopolis » (que nous a sympathiquement signalé @lucie_lemoine ✌ ). Citons également ces portraits de célébrités du moment réalisés en emojis par l’artiste rappeur Yung Jake grâce à ce site.

Relevant typiquement du digital labor entre travail gracieux et auto-exploitation, on peut mentionner la version en emoji de Moby Dick par les travailleurs d’Amazon Turk votant pour les 10 000 phrases en mots-images. L’initiateur de cet Emoji Dick développe un projet de traducteurs d’emoji pour créer, je cite, « des algorithmes permettant de traduire des phrases en anglais.

Cette culture mobile faite de mots-images qui s’invente dans les vagues d’usages inspire également des vidéos-clips comme ici :

 

Emoji et politique : nouveau langage de communication et de mobilisation

Des initiatives en matière de communication politique donnent à l’émoji le statut d’un signe d’un discours à la fois sérieux et esthétique. La ministre des Affaires Etrangères en Australie a ainsi donné une interview par mobile et par emoji en février 2015 tandis que le Discours sur l’Etat de l’Union 2015 de Barack Obama a été traduit pour les emojiphones par le Guardian US dédiant un compte Twitter @emojibama à cet effet. On peut se demander si un certain retour du mythe du langage universel ne pointe ici faisant du langage des mots-images des signes décodables par des non-anglophones. Mais comme il a été vu plus haut, à propos de l’étude Swiftkey les usages de ce langage possèdent des spécificités locales.

Il existe également un emoji inspiré par la gestuelle d’Angela Merkel. Elle est la première personnalité politique associée à un emoji. Le -<>-  donnant lieu à de nombreux détournements.

La technologie a outillé de nombreuses mobilisations dans le monde comme ce blog a en fait régulièrement l’analyse. Il est intéressant d’observer les usages de ce langage des mots-images dans ce contexte.  On peut ainsi lire dans une manifestation environnementale -organisée par une agence de design -des slogans par emojis.

 

L’association WWF a expérimenté le message de sensibilisation aux espèces menacées de disparition composé uniquement d’emoji accompagné d’un dispositif de don par retweet sur la plateforme Twitter.

 

Revolution will be emojized ? A suivre…

 

PS : Une version de cet article est parue sur Rue89

 

 

 

[MAJ] Selfie, un genre en soi. Ou pourquoi il ne faut pas prendre les Selfies pour des profile pictures

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Selfie, tel est le nom de ce nouveau genre qui serait emblématique de la photographie smart et connectée. La télévision titre sur « La folie du Selfie » dans des reportages où l’on voit des touristes se prenant en photo avec leur mobile retourné vers eux et derrière la Tour Eiffel. Une canne à selfie a également été inventée pour cadrer plus encore l’arrière plan significatif de ce portrait de soi renouvelé qui occasionne son interdictions dans certains musées et dans divers lieux touristiques là où les bonnes pratiques du selfie sont tolérées. Le genre Selfie en effet un nouveau répertoire d’actions photographiques de plus en plus observable avec même des photographes comme ici Pete Carr captant des selfographes sur le vif à Venise.

Le processus de consécration du genre « Selfie » et notamment son entrée dans l’Oxford English Dictionnary ont été suffisamment bien décrits ici et là. En parcourant la prose du web, on a parfois l’impression que ce terme vient requalifier des usages anciens d’autoportraits numériques par webcam ou mobile que l’on rencontraient notamment dans les profile pictures (#PP) des sites de réseaux sociaux. Le nominalisme trouverait ici un terrain d’exemplification en nommant une expérience déjà là avec des variantes infinies sur le terme tels ces « Usies » pour désigner le selfie de groupe ou encore des Healthies en rapport avec les portraits de soi en sportifs acharnés.

Mais cette querelle d’usages anciens et des nouveaux genres n’est pas le propos de ce billet. Il s’agit ici de ne pas faire prendre les Selfies pour les profile pictures comme certains le prétendent en surfant sur le buzzword de l’année et redécouvrant que le Soi digital est par définition un signe et que les échanges interpersonnels passent désormais par l’image  et les applications mobiles plus que par les SMS qui connaissent leur première baisse depuis 30 ans. Cette vidéo humoristique figure le futur iconisée de la conversation par le recours aux emoji -emoticons visuels mais dès à présent certains parlent de « génération selfie » avec plus de la moitié des jeunes nés entre 1980 et 2000 ont partagé ce genre de photos mobile.

Nous voudrions plutôt mettre en avant l’hypothèse que le Selfie comme genre est la promesse d’un nouvel ordonnancement esthétique dans les pratiques photographiques mobiles foisonnantes jusqu’alors de créativité ordinaire. Le Selfie s’autonomise de différentes traditions d’usage comme la présentation de soi avec les profile pictures ou l’autoportait pictural et socialise la conversation iconisée que des propositions comme FaceTime ont initié.  De même que les applications ont pu spécifier, au plan économique, un contenu mobile en 2007, le Selfie permet, depuis 2013, de délimiter un genre propre au smartphone au plan culturel. Bref, nous soutenons l’idée que le Selfie tend vers l’art quand la photographie mobile dérivait vers l’usage créatif.

La photographie mobile : en deçà du Selfie, l’art de se connecter à soi-même

« Existe t’il un Art Mobile ?  »  est l’une des questions soulevées dans  l’ouvrage « Téléphone Mobile et Création« , à paraître le 19 février2014 aux éditions Armand Colin, sous la direction de Laurence Allard, Roger Odin et Laurent Creton. Les différents auteur-es- répondent en montrant que les pratiques mobiles, du texto à la photo, de la géolocalisation à la playlist, du Sahel à la Suisse en passant par l’Afrique du Sud, relèvent jusqu’alors d’une créativité ordinaire plus que d’un Art mobile stabilisé. Et cet âge d’or de la créativité mobile se présente jusqu’à  présent sur un jour désordonné car tel est le propre de la créativité comme le suggère l’économiste Thomas Paris dans sa conclusion.

Dans cet ouvrage, je plaide le fait que le téléphone mobile représente une technologie de communication à d’autres mais aussi pour soi, qui nous connecte à nous-mêmes, sans pour autant réduire tout l’éventail des pratiques photographiques automédiales au seul genre Selfie. Permettant de développer un double agir communicationnel entre émotion et expression – comme dans le rapport entre musique et danse -, la photographie mobile est usitée comme média de la « voix intérieure », ouvrant ainsi, aux côtés de la « voix lointaine », un nouveau paradigme d’innovation dans l’histoire des télécoms. Le caméraphone, en plus d’un appareil photographique embarqué dans un mobile, devient également une technologie de communication entre soi-même et quelques autres, une « technologie de la stylistique de l’existence » (Michel Foucault). Comme nous le développions dans un billet précédent, la photographie mobile est pratiquée sous le mode psychique « je vois, j’envoie », 8 fois par jour en moyenne et prend la forme d’une textualité hybride faite d’images, d’images de textes ou de captures d’écrans mais aussi de graphies diverses. Et parmi ces images-textes exprimant un sentiment et le communiquant à d’autres via des applications comme Snapchat, on a pu compter les photos de soi prises par/de soi-même, les dits « Selfies. »

Il reste donc à comprendre comment au moment où le mobile nous connecte à nous-mêmes, les médias ne voient de ce nouveau média de la voix intérieure que le seul Selfie.

Des arts de faire photographique à l’état sauvage ?

Jusqu’alors, les arts de faire photographique des usagers du mobile sont demeurés, dans une certaine mesure, à l’état sauvage. Ce caractère désordonné se manifeste dans des pratiques fonctionnelles du caméraphone. Dans cette visée pragmatique, la textualité mobile est pourtant très inventive mixant  image et textes comme par exemple ces photos de listes, d’étiquettes, de papiers d’identité, de règles de jeu etc

Les espaces de publication de la photographie mobile sont également très diversifiés, du MMS à Twippic ant par Snapchat ou Instagram, ainsi que ses registres et temporalités de publication, de la photo que l’on n’enregistre même pas au partage sur son compte Facebook en passant par une photo que l’on garde pour soi, valeur ultime à l’âge de la « publitude. »

La photographie mobile est également usitée dans une fonction conversationnelle, c’est pourquoi sa valeur sociale réside dans son partage comme également nous l’indiquions dans cet article. Selon un sondage TNS Sofres de juin 2014, 51% des personnes interrogées partagent leurs photos sur internet. Selon le rapport annuel de Mary Meeker « 2014 Internet Trends » paru en juin 2014, 1.8 milliard de photographies sont partagées chaque jour dans le monde soit la multiplication par 5 en deux ans de ces pratiques corrélées elles-mêmes à la montée des applications de messagerie mobile. Mais cette visée communicationnelle n’épuise pas tous les modes d’existence de la photographie mobile.

Ce caractère foisonnant, désordonné – spontanéiste diraient certains – de la photo mobile amène ainsi à observer au petit matin dans le métro parisien un type de  Selfie pas même enregistré comme l’invente cette jeune femme qui se maquille  en utilisant le mode autoportrait de son appareil photo mobile. On peut également rencontrer des usages « no MMS »  de Snapchat par ce groupe de lycéens dans un mall de Montpellier partis à la recherche d’un cadeau et qui envoient les photos d’objets et de vêtements à l’autre partie de la bande. Pourquoi Snapchat ?  « Pour ne pas avoir de photos dans ce style stockées inutilement sur son téléphone » m’expliquent t’ils. Il y a encore ces enfants qui demandent aux parents de photographier le défilé du 14 juillet, déléguant ainsi leur regard au téléphone mobile, faute de pouvoir se hisser à la bon hauteur dans la foule. Comme le schématise cette illustration extraite de l’ouvrage de Nicolas Nova et alli, Curious Rituals: Gestural Interactions in the Digital Everyday (Near Future Laboratory Press, Genève, 2012).

Ces hacks d’usage métamorphosant le caméraphone en miroir de poche, en photocopieuse sous la main  ou en périscope high tech, relèvent des pratiques ordinaires de la photographie mobile par le détournement du matériel, et semblent loin du Selfie.

 

 

 

Le Selfie, anoblissement d’une pratique triviale ou l’expressivisme people

Mais voilà, le Selfie est venu mettre un peu d’ordre et d’esthétique dans les pratiques triviales de la photographie mobile, lui faisant acquérir ainsi ses lettres de noblesses et la réinscrivant dans l’histoire de la culture visuelle, aussi populaire soit-elle. Comme l’exprime cette relecture de l’art d’Instagram suivant les travaux de John Berger « Ways of seeing« , tous les genres picturaux traditionnels s’y rencontrent : #foodporn est une nature morte, les #selfies des autoportraits, les photos de vacances renvoient à la peinture paysagère sans compter les nus que cette mini-galerie d’art portable offre en plus des nombreux clichés de ce genre sur Snapchat.

Ce n’est pas hasard si ce sont les personnalités et les politiques qui ont été les maîtres d’oeuvre de cet anoblissement. Dans le contexte de l’individualisme expressif où l’aura d’un people est désormais étalonnée sur son caractère médiatiquement authentique, il s’agit de surjouer « le touriste du quotidien » (André Gunthert) et de montrer que l’on sait faire ses photos « à la main ». Aux flash des paparazzi, le people à l’ère du mobile préfère les défauts de cadrage supposés des mobinautes ordinaires, tronquant les corps ou les visages pour mieux mettre en scène la relation indexicale entre le Selfie et son modèle. Le Selfie est ainsi un format d’authentification du people comme homme ou femme usager du mobile comme 6 milliards d’humains.Et parmi les gens d’image consécrateurs, le cinéaste Jean-Luc Godard pris en train de « seflier » sa sélection pour le festival de Cannes 2014. Ces pratiques donnant à des articles chagrins et nostalgiques sur la « maladie du Selfie » trivialisant le Festival de Cannes. Ce genre est également décliné dans la communication politique de Barack Obama avec un jeu sur l’un des codes du seflie comme photo « prise à la main » que prolonge la canne à selfie (selfie stick). Le photographe Martin Parr a mis en abyme la pratique de la photomobile par selfie stick dans une série postée sur son blog.

obama selfie stick

 

Le Selfie, l’art mobile par excellence et sa médiation

Un autre groupe d’acteurs clés de la consécration culturelle du Selfie est constitué par les artistes à la recherche d’un art du mobile. Le Selfie s’inscrivant dans la tradition de l’autoportrait constitue un terrain d’exercice artistique tout trouvé. Parmi les artistes de la photographie mobile, citons la talentueuse Eloïse Capet, présidente du Mobile Art Group of Paris. Il s’agit pour ce groupe de proposer des pratiques artistiques de la photographie mobiles : « Les images prises avec des smartphones, travaillées avec des applications et publiées sur le web social composent des objets photographiques d’un genre nouveau. Elles renouvellent en profondeur les pratiques photographiques, favorisant ainsi l’émergence d’une avant-garde d’artistes mobiles« . Dans un court entretien réalisé avec elle le mercredi 8 décembre 2014, Eloïse Capet affirme qu’elle cherche bien « à délimiter un photographique mobile comme un art » en partant des pratiques ordinaires, de la créativité amateur et en travaillant sur la base d’applications, « son regard et sa gestuelle » comme un artiste le ferait avec un autre moyen d’expression (pinceaux…). En cela, elle se situe dans la quête d’une pratique artistique de la photographie mobile, quête qui n’est pas toujours vue d’un bon oeil par les professionnels alors même qu’elle n’est pas concurrente : « Nous demandons simplement que soit reconnue une créativité nouvelle, spécifique aux smartphones, en train d’émerger avec des expositions dans des Galeries d’Art » comme l’exprime Eloïse Capet, elle-même exposée à Paris.

 

 

Les praticiens de la médiation digitale réunis notamment autour du réseau Muzeonum se sont  également intéressés à la place de la photographie mobile dans leur recherche des formats de participation renouvelés des publics (au musée mais aussi online) tels Sébastien Magro, Yannick Vernet, Gonzague Gauthier et Omer Pesquer. Dans le cadre du colloque « Mobile, Education, Médiation » des 5-6 décembre 2013, organisé par le groupe de recherche « Mobile Création » de l’IRCAV-Paris 3, ils  ont par exemple mis en avant le rôle des publics participatifs à travers ces Selfies à la mode Frida Khalo épinglés par Omer Pesquer (aka @_omr) à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou. Une action  Selfie au musée est ainsi proposée par les professionnels des musées. En mars 2015, à l’occasion de la MuseumWeek sur Twitter, une journée  #poseMW est proposée embrassant parmi les mises en scène de soi au musée, le genre selfie. On peut également citer le hashtag#MuseumSelfie très riche à cet égard. Le Selfie apparait dans le champ de la médiation digitale comme un support assez idéal pour inviter des publics à s’approprier une tradition picturale séculaire comme l’autoportrait et à jouer à voir avec et comme les peintres exposés. Le Selfie au musée des visiteurs devant leurs toiles préférées, en tant qu’image  partagée sur les réseaux sociaux mobiles comme Instagram, aménage une connexion de l’espace muséal à d’autres scènes et permet de lier publics et non-publics à travers une photo comme un clin d’oeil faite à soi-même et à d’autres. Le Selfie au musée incrustant le visiteur dans l’histoire de l’autoportrait, mettant en scène un tête avec les toiles – « La Joconde et Moi » –  n’est pas pas réductible à un geste narcissique, dans lequel ce genre mobile pourrait être renfermé. En se figurant aux côtés du modèle dans un Selfie, comme on peut l’observer couramment dans les salles d’exposition, le visiteur du musée s’immerge en quelque sorte dans l’oeuvre. « Our objects inspire selfies. We have succeeded in being relevant which yes is important. We serve the public and the public likes to take selfies. I still don’t see what’s so wrong with that » écrit ainsi Mairin Kerr spécialiste de l’éducation et des musées dans un billet intitulé « The Value of Museum Selfies »

 

Le Selfie apparaît ainsi comme un bon outil dans la panoplie transmédiatique de la médiation numérique et mobile. Des appels opportuns à la prise de Seflie sont lancés par les institutions culturelles ou les villes auprès des publics ou des touristes comme le #selfouille à l’occasion des Journées Nationales de l’Archéologie en juin 2014 ou pour l’anniversaire des 70 ans de la Libération de Paris avec le hashtag #Wearefreemerci. La ville de Paris encourage les touristes amoureux à poster des seflies au dépend des cadenas d’amour lestant les ponts de Paris comme la Passerelle des Arts sur une page dédiée #lovewithoutlocks.

A noter que la pratique photographique mobile selfiesque dans les musées est désormais reconnue en France dans une « Charte des bonnes pratiques photographiques » – intégrant l’interdiction de la seflie stick – dans les établissements patrimoniaux après notamment des interdictions déjouées par des spectateurs célèbres lors de Monumenta 2014 ou encore au Festival de Cannes 2015 et surtout les actions répétées du collectif OrsayCommons.

 

 

 

Mises en exposition du selfie (genres, publics, espaces) 

Du seflie au musée mis en avant par certains établissements pour valoriser le rôle créatif de leurs publics à l’exposition en galerie les réinscrivant dans l’histoire de l’autoportrait picturale et photographique, c’est le trajet que les invités de la rencontre de « Mises en exposition du seflie (genres, publics, espaces) » organisée par le groupe « Mobile et Création » (IRCAV-Paris 3) ont déplié en juin 2015 à l’occasion d’une exposition « Avatars » dans la galerie Mobile Caméra Club. Pour contrer une lecture de type « retour à l’ordre esthétique » de cette transmutation du « seflie » en « autoportrait mobile » que semble ratifier ce titre de Rue 89 « Plus de seflies, Dieu merci des autoportraits« , il nous a semblé intéressant de montrer comment les musées s’ouvrent à cette pratique créative populaire, ce genre vernaculaire de la photographie mobile et comment les artistes mobile réinventent l’art de l’autoportrait. Cette rencontre  réunissant Nadine Benichou et Stéphanie Dupont de la Galerie Mobile Caméra Club, Vanessa Vox et Yannick Brice artistes mobiles et Omer Pesquer consultant médiation muséale a notamment mis en avant combien le genre « seflie » s’était stabilisé dans les usages ordinaires de la photographie et pouvait devenir un support, un terrain d’exercice pour des créations dont la palette est désormais constituée d’applications pour smartphones et tablettes et qui supposent souvent deux temps entre la prise de vue et le traitement avec des outils hybrides associant aussi des appareils argentiques. Les terminaux mobiles y sont convoqués à trois titres soit comme source de la prise de vue, comme studio de postproduction et comme scène d’auto exposition en quête de reconnaissance. Les échanges avec les développeurs  sont courants et donnent lieu à des applications parfois « sur mesure » pour ces artistes mobiles béta testeurs. Ce type de création donne lieu à des selfies transfigurés dont en effet le propos expressif de « portrait de soi dans le monde » s’estompe. Cette dimension expressive étant par ailleurs valorisée par certains musées qui exposent sur les réseaux sociaux le résultat de l’activité selfiesque de leurs publics proposés par les médiateurs et des artistes invités.

L’effet genre du Selfie : un nouveau répertoire d’actions photographiques agentives, une esthétique localisable (« je suis là »/ » j’étais là avec »).

A ce stade de reconnaissance, le Selfie ne peut plus être plus avant confondu avec l’esthétique expressiviste des profile pictures mais les enquêtes à venir doivent porter sur « l’effet genre » du Selfie, c’est à dire sur la façon dont il va désormais inspirer un répertoire d’actions photographiques aux usagers du mobile. Un genre qui aura été spécifié par les artistes du mobile ou les praticiens de la médiation digitale mais qui sera pratiqué par tout à chacun. Le Selfie comme genre consacré ne peut plus tout à faire se confondre avec les pratiques d’autoportraits numériques, les profile pictures. Désormais, on pose « en mode Selfie » quand autrefois on prenait une photo mobile qui ne ressemblait qu’à elle-même voire à rien dans le désordre créatif du premier âge de la photographie mobile.

Le Selfie demeure donc une pratique démocratique mais est devenu un genre en tant que tel avec ses codes esthétiques (cadrage indiciel…), ses contenus thématiques (« moi »/ »moi et »),  ses clés d »interprétation (hashtags…) et ses scènes de publicisation (applications mobiles, réseaux sociaux…). Le caractère indexical du Selfie comme photographie prise à la main par un sujet présent au monde  prolonge également l’ontologie communicationnel du téléphone mobile de la « voix lontaine » résumée par la phrase liminaire des premiers appels par portable, le fameux « T’es où ? » pointé par Maurizio Ferraris. « Bonjour, je suis là » semble répondre aujourd’hui le Selfie dans un contexte d’usages de la conversation iconisée. Montrer où l’on est, avec qui, ce qui s’y passe…tels sont les messages exprimés par un Selfie au delà d’un simple autoportrait narcissique.

On peut désormais commencer à voir circuler des collections de Selfies qui vont performer la créativité  sur les codes du genre.  Ainsi les pratiques de cette jeune new yorkaise avec l’application Snapchat et ses fonctions de retouche.

En plus des oeuvres de cette jeune fille, il existe toute une galerie de selfie pris avec l’application Snapchat de SnapArt qui viennent illustrer la créativité langagière auxquelles donnent lieu les appropriations culturelles et artistiques des applications mobiles comme nous l’évoquons également dans l’étude des usages des emojis dans la conversation créative.

 

Sur 9Chan, qui fait office de base de données d’images prêtes à partager, certains vont redessiner des selfies. Des jeux visuels autour du genre « Selfie » s’organisent jouant avec d’autres effets de déformations faciales caractéristiques comme ici avec des essais de selfies panoramiques.

D’autres  pratiquent les prises de vue suivant des postures improbables dans cette série de de Selfies Olympics, petite battle ludique sur Twitter et Instagram. La performance de l’acte selfiesque est ici plus dans la gestuelle de prise de vue que dans ce qui est pris en vue. Ce n’est donc pas tant le référent ou le modèle qui est ici au premier plan que l’acte photographique comme geste.

Il existe ainsi un niveau « expert » en performance selfiesque consistant en un « no-hand selfie » sur le réseau social  Sina et donc le plus souvent supposant de tenir le smartphone avec ses pieds, pratique à ne pas confondre avec le #selfeet.

Cette dimension encoporée du Selfie est co-extensive des pratiques expressives mobiles caractérisées par leur agentivité, cette capacité à agir sur soi et le monde. Ce rapport techno-somatique au mobile expliquant en grande partie les questionnements autour de l’addiction numérique. Cette pathologisation a cependant son envers curatif par l’usage médical des selfies de patients pour la détection de maladies .

GoPro, Google Glass, Drones, Capto-photographie : les nouveaux engins mobiles de la vie filmée connectée

On notera ici qu’entre la hauteur de prise de vue non humaine du drone pouvant planer à plus de 200mètres en moyenne, le point de vue extrêmement subjectif des caméras type GoPro comme dans ce film tourné accidentellement par un singe, le Selfie « olympique » participe de ces cadrages contemporains dont l’échelle n’aura jamais été aussi étendue. Depuis le point de vue subjectif héroïque que promet la caméra  GoPro et son cadrage panoramique au point de vue non-humain surplombant qu’impose le drone, les nouveaux engins de prises de vue mobiles renouvellent l’histoire de la « caméra déchainée » expérimentée dans le cinéma expressionniste à travers ces formes visuelles contemporaines de la vie privée connectée mises en partage sur les réseaux socio-numériques.

 

La culture visuelle digitale modelée dans le mix des formats techniques et des traditions de genre intègre désormais le selfie dans des applications hydrides associant le cadrage 360 de la GoPro et le Gif animé.  Et le cadrage indiciel typique du selfie peut encore inspirer un type de cadrage « dronociel » à travers ce sous-genre baptisé « dronies » par certains.  Le genre Selfie inspire également une convergence technologique entre les wearable device et le drone. Le bracelet se transforme en drone qui va pouvoir photographier dans une situation extrême et/ou solitaire (escalade…). Une capto-photographie se déploie ainsi  aujourd’hui dans des accessoires portables d’images partageables tendant à faire de la vie une captation vidéo en temps réel dans le cadre d’une vie sociale de plus en plus médiée par les écrans.

Du Selfie en politique : transgressions et mobilisations

Le Selfie en politique a déjà connu une transgression avec l’épisode survenu lors de l’enterrement de Nelson Mandela. Les gros titres des journaux ont pointé le caractère irrespectueux de cette séance de distraction entre le président des USA, Barack Obama, le premier ministre anglais David Cameron et la première ministre danoise Helle Thorning Schmidt. Le Selfie en question n’aurait toujours pas été publié mais son making off a été capté par un photograghe de l’AFP qui regrette ce buzz manifestant « les limites d’une communication trop contrôlée pour les hommes et femmes politiques. »

 

 

C’est ce caractère fondamentalement transgressif du selfie comme portrait de soi dans le monde avec et pour d’autres dans lequel l’arrière-plan est tout autant porteur de sens – loin d’un simple cliché narcissique – qui est au centre de la polémique d’une campagne lancée pour le Holocaust Remenbrance Day 2014 invitant les plus jeunes à se photographier avec un proche survivant de la Shoah. Cet usage mémoriel du selfie est salué par certains comme un renouvellement des formats des cérémonies de commémoration en s’adossant sur les pratiques mobiles des plus jeunes générations mais contesté par d’autres qui suggère de ne pas seulement poster une photo avec les survivants de l’Holocauste mais surtout de dialoguer avec eux. Autre terrain de transgression, le pèlerinage à la Mecque qui inspire des pèlerins postant sur leur compte de réseaux sociaux des selfies inattendus au gram dam des autorités religieuses. La voix intérieure de la spiritualité trouve dans cet usage de la photographie mobile comme médium de l’intériorité une expression iconique qui peut sembler à la fois compréhensible dans la logique des usages et inappropriée au plan théologique.

Autre exemple de transgression dans le monde de la représentation politico-médiatique, le selfie des journalistes politiques s’offrant un « moment de légèreté » assumé dans le protocole bien ordonnancé des visites d’Etat » en retournant l’image vers eux-mêmes tandis que les « grands » de ce monde passent en arrière-plan. Le selfie impose son nouvel ordre esthétique en bousculant les canons officiels des cadrages politiques et intronisant au premier plan les « poseurs » de questions.

 

L’inversion de la hiérarchie visuelle entre l’avant et l’arrière champ mettant au premier l’auteur du selfie et au second plan la personnalité qui va donner une valeur symbolique à la photographie est également observable dans cette série mettant en scène la famille royale d’Angleterre transfigurée à l’état de passants ordinaires.

L’esthétique du selfie est moins à analyser sous la seule problématique de la photographie mobile connectée que de l’accès à la représentation de tout à chacun par le biais d’un appareil de prise de vue individuant, du côté des journalistes comme des hommes politiques à l’instar de ces selfies de remaniement ministériel. La chambre parlementaire française s’expose également à travers ce « selfie de victoire » lors du vote de la loi interdisant le mais OGM en mai 2014. Ce seflie à deux de parlementaires est d’ailleurs commenté non pas sur le fond de la loi mais sur le canon du cadrage indiciel « pas trop près les Selfies André, pas trop près ! 😉 »

Des mobilisation par le Selfie émergent comme cette action placée sous le hashtag #IVGmoncorpsmondroit, s’inscrivant à la fois dans l’histoire digitale des protestations par image –« We are the 99 percent » du mouvement Occupy Wall Street – et dans des usages plus politisés naissants du Selfie comme un genre en soi. Des campagnes contre le cancer  #nohairselfie vont également se baser sur ce genre vernaculaire avec des portraits de malade sous traitement afin de mobiliser pour des dons en faveur de la recherche médicale. Des #breflies (« selfies »+ »breastfeeding ») sont également imaginées par des mères pro-allaitement maternel censurées par Facebook.

La politique de la visibilité, qui est l’un des principes des mobilisations que les dites « révolutions arabes » de janvier-février 2011 que nous avons pointé dans un article de ce blog centré sur le rôle du mobile, s’actualise également au travers du genre « Selfie » avec ces jeunes iraniennes posant sans voile dans des portraits de groupe postés sur les sites de réseaux sociaux mobiles. En Tunisie, des protestations s’exercent via des #SelfiePoubella pour moquer la manie du Selfie de la ministre chargée du tourisme. A l’instar d’une technologie de communication devenue globale, le selfie devient un genre universel pouvant accueillir des luttes locales. La réception transnationale d’une mobilisation au caractère localisé se trouve aménagée à travers l’universalité des codes selfiesques comme ici avec cette campagne birmane contre la haine inter-religieuse en Birmanie appelant à poser toutes religions confondues et à partager cette représentation apaisée de la nation.

Dans la perspective des usages d’internet comme database de répertoires d’action protestataires, le « Selfie des oscars 2014 » est devenu un pattern de représentation des mobilisations en Turquie animées par des smart citizens qui s’inscrivent dans les jeux de langage visuels du web. Le selfie protestataire, de la rue à l’isoloir, constitue un élément de la politique de la visibilité des mobilisations connectées.

 

Un sous-genre « selfie de manifestation » semble émerger comme c’est le cas en France lors de la manifestation interdite du 19 juillet en soutien aux habitants de la ville de Gaza qui fait écho à un autre pris à Istanbul en mars 2014 lors de nouvelles protestations contre le premier ministre. Le seflie comme genre en soi apparait ainsi comme une toile de fond universel permettant d’exprimer localement et individuellement une contestation politique.

 

 

Autre exemple de pratiques du seflie dans un contexte politique, le hasthag #selfisoloir qui met en scène les coming out électoraux lors de l’élection municipale en France de mars 2014. Là encore, l’hypothèse que le genre selfie ouvre un répertoire d’actions photographiques sur la base d’usages préexistants proliférants se trouve validée. Durant la campagne présidentielle 2012, nous avions observé que le tabou du vote n’était pas levé systématiquement par les interactions sur les réseaux sociaux, ce qui donnait sens aux coming out électoraux des jours j d’élections notamment au travers de photographies des bulletins de vote. Le sous-genre « selfie dans l’isoloir », qui présente – en raison du secret qui règle le vote en France – un caractère de légalité discutée, vient à la fois s’inscrire dans cette logique de dévoilement revendiqué de son intimité politique et permettre de circonscrire un espace de publicisation de ce coming out électoral, espace au croisement de différents sites de réseaux sociaux convergent vers un même canal sémantique #selfisoloir. Cette effraction intentionnel du secret de l’isoloir peut constituer un outil civique et un support de mobilisation électorale expressif engageant à aller voter avant tout et pour telle ou tel candidat ensuite pour faire barrage à l’extrême droite.

En Afrique du Sud, lors des élections nationales et régionales d’août 2014, les selfies ont été interdits dans les isoloirs mais le « corps électoral » a été exposée de façon détournée et rusée par certains électeurs.

Et si le genre Selfie peut offrir à présent un répertoire de prise de vue encadré, ce retour à un certain ordre esthétique pourrait lui-même donner lieu à de nouveaux autres détournements.

Détournements et retournements du Selfie

Comme par exemple le parodique genre Felfie imaginé par des agriculteurs/trices anglais associant de façon ludique les mots « selfie » et « farmer » pour se se relier à d’autres mondes, sortir de l’isolement les fermiers/fermières et se faire mieux connaître. Un compte Twitter des Felfies du Salon de l’Agriculture 2014 a été ainsi créé exposant ainsi les hommes politiques de différentes « écuries. »

 

Ou encore ces parodies du selfie le plus retweeté – à 2 millions – pris lors de la soirée des Oscars 2014 illustrant la modalité discursive  de second degré par défaut d’Internet, machine à remixer et à détourner tout discours notamment ce qui était aussi une publicité pour un célèbre fabricant de smartphone et de tablette, et qui inspire les protestataires turques comme signalés plus haut.

 

#selfiecharlie : un visage pour le droit à la représentation

Après l’assassinat des dessinateurs journalistes, des policiers et d’un agent d’entretien dans les locaux et aux abords du journal Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, après la marche républicaine du 11 janvier rassemblant plus de 3 millions de manifestants en France, le « numéro des survivants » comme est appelé le Charlie Hebdo n°1178 sorti le 14 janvier a donné lieu à une ruée dans les kiosques et marchands de journaux. Deux hashtags #selfiecharlie et #jaimoncharlie sont utilisés par ceux qui posent avec leur exemplaire devenu si précieux. Ces deux hashatgs forment une chaîne symbolique avec #jesuischarlie revendiqué  3,5 millions de fois au vendredi 9 janvier, l’un des « records » de tweets si l’on peut s’exprimer encore ainsi dans ce contexte. S’en s’affiliant à ces « canaux sémantiques » sur les sites de réseaux sociaux, il s’agit de communier à la fois comme un tout collectif et  en tant qu’individu libre de penser et de s’exprimer. Les #jesuischarlie en viennent à former une figure commune symbolique, un #nousommescharlie. Plus spécifiquement, le #sefliecharlie expose le visage, souvent des jeunes filles et garçons sur instagram, de ce #jesuischarlie. L’inscription dans la genre selfie, ce portrait de soi dans le mode, vient en quelque sorte parachever une mobilisation  pour le droit à la représentation, à la figuration, à l’expression de toutes les idées.

 

 

 

 

 

Pour conclure, en écho à la proposition de la Nasa de composer un selfie global, tel un portrait vivant de la Terre ou ce selfie de la comète Rosetta, un autre détournement possible est encore de retourner l’appareil vers le monde pour mieux se connecter à soi-même comme le figure le remix mobile de ce célèbre portrait de Caspar David Friedrich. D’autant que le selfie serait un très terrain d’exercice des algorithmistes de la reconnaissance faciale

PS : pour poursuivre la réflexion cf l’entretien « Le selfie est un portrait de soi dans le monde » dans  Libération/Ecrans par Erwan Cario et Camille Gévaudan que je remercie très sincèrement!

 

 

 

 

[MAJ] La place connectée des femmes et des hommes debout. #OccupyGezi et les Smart Citizen

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Depuis le 30 mai 2013, mobilisations et  répresssions enflamment la  Turquie, qui rappellent d’autres mouvements récents comme le Printemps Arabe, les Indignados ou Occupy Wall Street. Si certains évoquent une origine sociologique commune à savoir l’émergence de classes moyennes connectées exigeant de pouvoir exercer leur liberté d’opinion ou d’accomplir une alternative économique, les derniers mouvements sociaux dans le monde, dont les motifs sont aussi propres à chaque régime national, semblent d’abord se faire écho au plan de leurs répertoires d’action et de leurs usages transnationaux des technologies de communication.

Le media center sur la place

En se plaçant au plan des formes de mobilisation, le pattern commun, déjà évoqué dans plusieurs travaux, de ces mouvements est d’installer un campement sur une place publique symbolique d’une ville, d’un pays. Cette forme de vie du « campement » s’initie en Egypte en janvier 2011, en Espagne à partir du 15 mai 2011 puis à New York à partir du 17 septembre 2011. Ces deux mouvement européens et étatsuniens de campement font d’ailleurs explicitement écho à un « Tahrir moment. »
Au plan organisationnel, sur ces places publiques des grandes villes, on observe  une mise en place de hubs technologiques qui vont tenter de connecter en temps réel les places publiques de ces villes au monde par le biais d’internet depuis les mobiles et les ordinateurs avec toutes les problématiques de censure voire de black out des réseaux de communication.

 

Place Tahrir (Le Caire, Egypte)

Place del Puerta del Sol (Madrid, Espagne)

Place Taksim (Istanbul, Turquie)

Et avec toujours cette problématique de la connexion et du rechargement des terminaux que les tweets expriment ainsi :

Ces mobilisations sont ainsi à la fois locales et transnationales en se donnant comme scène d’actions collectives une place publique connectée aux réseaux de communication.

Politiques de la visibilité

L’un des enjeux politique pour tenir la place publique connectée est de pouvoir s’adresser aux publics transnationaux digitaux quand les médias locaux cherchent à invisibiliser les mouvements à travers des programmes de télévision totalement décalés comme le montre la sociologue Zeynet Tufekci  en comparant CNN et la chaine nationale proposant une émission de cuisine le soir des premières répressions policières sur la place Taskim.

 

L’adresse transnationale de ces mouvements, à travers des images filmées par les manifestants eux-mêmes avec leurs outils de communication comme le téléphone mobile,  est encore visible dans des répertoires d’action se répondant d’une place connectée à l’autre. Tandis que le drone journalism inventé par le mouvement OWS ou le reportage en lunettes Google Glass ouvrent d’autres champs de vision et inaugurent d’autres cadrages protestataires.Les derniers services de photographies animées proposées par Twitter sont également utilisés par les manifestants sur la place Taksim ou au parc Gezi.

 

A noter qu’en Turquie 37 millions de personnes soit 50% de la population utilisent Internet ;  7.2 millions ont un compte sur Twitter soit 10% de la population ; 32,775,240 des trucs sont sur Facebook soit 44% dont la moitié des 18-24 ans.

Générativité digitale des répertoires d’action

L’espace contre-public du hastag sur Twitter #occupygezi vient faire écho aux #ows et autres #occupyeverywhere qui ont fleuri à l’autonome 2011 et les tweets couvrent la carte du pays. Les pages sur Facebook des Occupy dans le monde relaient les informations sur la répression policière ou la vie qui s’était organisée sur le campement de la place Taksim. Les activistes du monde entier partagent sur leurs comptes les livestream des manifestants d’Istanbul.

Même les icônes de la protestation ont un air de ressemblance entre New York et Istanbul.

 

Le web est ainsi une base de données qui rend possible un essaimage des causes de protestations et leurs dramaturgies. Ce répertoire commun ne relève pas d’une viralité magique mais est à renvoyer à une intentionnalité politique de placer une mobilisation locale sur une échelle transnationale qui articule le on line et le off line.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la dernière action en date des habitants d’Istanbul est de se tenir debout immobile comme l’a imaginé Erdem Gunduz, chorégraphe stambouliote. Ce répertoire d’action née sur la place  Taksim est reprise en effet miroir devant les ambassades d’autres pays comme ici à Washington D.C  :

 

 

Ce répertoire des hommes et des femmes debout a été repris dans le mouvement de protestation au Brésil initié fin juin, venant remixer la database techno-politique des dernières mobilisations mondiales.

Twitter et le hastag #duranadam, Tumblr, Storify et autres sites de partage d’informations et de contenus relaient le nouveau combat des hommes et des femmes debout d’une place à l’autre dans le monde et dont les arrestations sont rendues visibles par les photos mobiles que les frontières n’arrêtent plus.

Les Smart Citizen en action

La place publique connectée à  internet par différents moyens et terminaux, constitue l’arène politique des mobilisations citoyennes de l’époque. Elle suppose un mouvement de politisation gezides lieux par la connexion.
A l’heure où la Smart City est prise en charge par les grandes entreprises des Big Data, des citoyens connectés, avec leurs outils de communication ordinaires et leurs usages innovants, inventent un nouveau cosmopolitisme entre universalisme et localisme.  Les Smart Citizen sont déjà en action.

 

MAJ : Une très instructive data-étude a été réalisée à partir des tweets #occupygezi permettant de visualiser la dissémination des images de l’occupation

MAJ : Le selfie protestataire. L’usage d’Internet et de la culture visuelle du web comme database de répertoires d’actions photographiques est également documentée dans la réappropriation du genre « selfie », genre en soi né de la photographie mobile, par les manifestation de mars 2014.

Révolutions arabes, Mouvement des Indignés, OWS : vers un nouvel horizon cosmopolitique ?

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Ces réflexions documentées autour du Mouvement des Indignés et d’Occupy Wall Street se situent dans le prolongement des travaux publiés dans ce blog au sujet des Révolutions Arabes. Elles correspondent un premier état d’analyse de données collectées en temps réel des mobilisations en cours. Bonne lecture à vous et travaux à suivre.

[MAJ] Révolutions arabes et technologies de communication : vers un nouvel horizon cosmopolitique ?

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Article paru dans les Cahiers de la SFSIC n°17, printemps 2012 ;  dans le contexte de la globalisation des mouvements de protestation entre Occupy Wall Street et les Indignés d’Europe ou d’Israël, portant parfois le masque commun de Guy Fawkes, voici l’introduction de notre article rédigé pour ce dossier en septembre 2011, et qui pointait les dimensions de la visibilité, de la scénarité, du live et du changement d’echelle des révolutions arabes et des mouvements européens (cf aussi une présentation de mars 2012 sur le mouvement Occupy dans le monde ).

« Que cela soit au sujet des dernières révolutions dans le monde arabe de janvier-février 2011 ou des émeutes anglaises d’août 2011 mais aussi originellement à propos des manifestations post- électorales de juin 2009 en Iran, un nouveau slogan semble fleurir sur internet : voici venu le temps des mobilisations 2.0,  des manifestations ou des émeutes organisées par SMS ou tchat BBM, des soulèvements impulsés par Facebook et des révolutions en live sur Twitter. Ce nouveau slogan se heurte cependant à l’analyse critique de certains sociologues et chercheurs qui cherchent à tempérer les excès de la pensée magique du déterminisme technologique. Une référence revient souvent sous la plume de ces derniers, Evgeny Morozov, chercheur invité à l’Université de Stanford et auteur de notamment The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom[1]. L’argument d’Evegeny Mozorov est de fait largement recevable : internet n’est pas plus naturellement une technologie de libération qu’une technologie d’oppression. Les censures des réseaux télécoms en Grande-Bretagne avec le service de tchat par les mobiles Blackberry pendant les émeutes d’août 2011 ou leur coupure intégrale en Egypte le 27 janvier 2011 montrent qu’en effet, les technologies de communication sont aisément  censurables et peuvent être aussi utilisées comme technologies de surveillance pour les dictateurs. Il est dommage que cette mise en avant de l’ambivalence d’internet et de la téléphonie mobile par Morozov, par ailleurs fin connaisseur de « la face cachée » d’internet et des pratiques de censures mais aussi d’attaques des sites par des hackers d’Etat, donne lieu à une rhétorique de l’ambivalence et à un scepticisme consensuel, qui peut empêcher d’approfondir la recherche à ce sujet. L’article de Malcom Gladwell[2] a contribué à transformer ce déni du rôle de ces technologies de communication  en doxa et entre ceux qui vendent la révolution 2.0 et ceux qui clament que la révolution ne sera pas twittée, il ne devrait pas être nécessaire de choisir son camp. En revanche, il est urgent de contribuer à une approche compréhensive du rôle d’internet et du mobile dans ces mouvements par le biais de recherches situées. Pour ce faire, nous avons pratiqué une ethnographie digitale en temps réel des deux révolutions de Tunisie et d’Egypte en nous situant explicitement comme un observateur lointain pouvant lire/voir en direct une révolution en marche[3]. Et ce sont ces traits de la visibilité, de la scénarité et la temporalité et du changement d’échelle globale (scability) que configurent internet et le mobile que voudrait mettre en avant cet article synthétisant des données ethnographiques du web et interrogeant in fine l’horizon comospolitique contemporain ainsi modelé par les technologies de communication. »

Suite de l’article : ALLARD REVOLUTIONS ARABES SFIC 2011


[1]Public Affairs, 2011.

[2] Malcolm Gladwell, “Small Change. Why the revolution will not be tweeted” in New Yorker, 4 Octobre 2010

http://www.newyorker.com/reporting/2010/10/04/101004fa_fact_gladwell#ixzz1YDUxbgSW

[3]Cf les billets de synthèse qui ont été publiés sur http://www.mobactu.org

Du Coca au Nokia ? Smart power, philanthrocapitalisme et téléphonie mobile.

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Comment le téléphone mobile est-il utilisé par les Etats dans le cadre de leur  diplomatie ? Le cas des Etats-Unis qui, de Haïti en Guinée en passant par l’Afghanistan, se montrent, en particulier sous la houlette de la Secrétaire d’Etat ou du milliardaire Bill Gates, très actifs dans les pays pauvres, en révèle les enjeux, en termes d’influence mais également au plan économique avec la montée d’un « philanthrocapitalisme » à l’échelle mondiale.

ll s’agit d’une version de l’article publié dans les Carnets du CAP, Ministère des Affaires Etrangères, « Vers un monde 2.0 », n014, printemps-été 2011. Elle a été rédigée entre novembre 2010 et mars 2011

LAllard-Smart power, philanthrocapitalisme et téléphonie mobile, mars 2011

[MAJ] Dans le cadre du débat sur la dette aux USA et la problématique de la contribution des milliardaires étatsuniens proposée par Warren Buffet  reprise dans une certaine mesure en France par Maurice Levy, voici un article du fondateur d’Ebay pour la Havard Review Buisness, daté du 01/09/2011. Dans cet article, Pierre Omidyar explicite les principes du philanthrocapitalisme, modèle hybridant profit et non profit, et qui soutient également des projets mobiles dans le monde comme nous le rappelons dans notre article.