[MAJ] La place connectée des femmes et des hommes debout. #OccupyGezi et les Smart Citizen

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Depuis le 30 mai 2013, mobilisations et  répresssions enflamment la  Turquie, qui rappellent d’autres mouvements récents comme le Printemps Arabe, les Indignados ou Occupy Wall Street. Si certains évoquent une origine sociologique commune à savoir l’émergence de classes moyennes connectées exigeant de pouvoir exercer leur liberté d’opinion ou d’accomplir une alternative économique, les derniers mouvements sociaux dans le monde, dont les motifs sont aussi propres à chaque régime national, semblent d’abord se faire écho au plan de leurs répertoires d’action et de leurs usages transnationaux des technologies de communication.

Le media center sur la place

En se plaçant au plan des formes de mobilisation, le pattern commun, déjà évoqué dans plusieurs travaux, de ces mouvements est d’installer un campement sur une place publique symbolique d’une ville, d’un pays. Cette forme de vie du « campement » s’initie en Egypte en janvier 2011, en Espagne à partir du 15 mai 2011 puis à New York à partir du 17 septembre 2011. Ces deux mouvement européens et étatsuniens de campement font d’ailleurs explicitement écho à un « Tahrir moment. »
Au plan organisationnel, sur ces places publiques des grandes villes, on observe  une mise en place de hubs technologiques qui vont tenter de connecter en temps réel les places publiques de ces villes au monde par le biais d’internet depuis les mobiles et les ordinateurs avec toutes les problématiques de censure voire de black out des réseaux de communication.

 

Place Tahrir (Le Caire, Egypte)

Place del Puerta del Sol (Madrid, Espagne)

Place Taksim (Istanbul, Turquie)

Et avec toujours cette problématique de la connexion et du rechargement des terminaux que les tweets expriment ainsi :

Ces mobilisations sont ainsi à la fois locales et transnationales en se donnant comme scène d’actions collectives une place publique connectée aux réseaux de communication.

Politiques de la visibilité

L’un des enjeux politique pour tenir la place publique connectée est de pouvoir s’adresser aux publics transnationaux digitaux quand les médias locaux cherchent à invisibiliser les mouvements à travers des programmes de télévision totalement décalés comme le montre la sociologue Zeynet Tufekci  en comparant CNN et la chaine nationale proposant une émission de cuisine le soir des premières répressions policières sur la place Taskim.

 

L’adresse transnationale de ces mouvements, à travers des images filmées par les manifestants eux-mêmes avec leurs outils de communication comme le téléphone mobile,  est encore visible dans des répertoires d’action se répondant d’une place connectée à l’autre. Tandis que le drone journalism inventé par le mouvement OWS ou le reportage en lunettes Google Glass ouvrent d’autres champs de vision et inaugurent d’autres cadrages protestataires.Les derniers services de photographies animées proposées par Twitter sont également utilisés par les manifestants sur la place Taksim ou au parc Gezi.

 

A noter qu’en Turquie 37 millions de personnes soit 50% de la population utilisent Internet ;  7.2 millions ont un compte sur Twitter soit 10% de la population ; 32,775,240 des trucs sont sur Facebook soit 44% dont la moitié des 18-24 ans.

Générativité digitale des répertoires d’action

L’espace contre-public du hastag sur Twitter #occupygezi vient faire écho aux #ows et autres #occupyeverywhere qui ont fleuri à l’autonome 2011 et les tweets couvrent la carte du pays. Les pages sur Facebook des Occupy dans le monde relaient les informations sur la répression policière ou la vie qui s’était organisée sur le campement de la place Taksim. Les activistes du monde entier partagent sur leurs comptes les livestream des manifestants d’Istanbul.

Même les icônes de la protestation ont un air de ressemblance entre New York et Istanbul.

 

Le web est ainsi une base de données qui rend possible un essaimage des causes de protestations et leurs dramaturgies. Ce répertoire commun ne relève pas d’une viralité magique mais est à renvoyer à une intentionnalité politique de placer une mobilisation locale sur une échelle transnationale qui articule le on line et le off line.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la dernière action en date des habitants d’Istanbul est de se tenir debout immobile comme l’a imaginé Erdem Gunduz, chorégraphe stambouliote. Ce répertoire d’action née sur la place  Taksim est reprise en effet miroir devant les ambassades d’autres pays comme ici à Washington D.C  :

 

 

Ce répertoire des hommes et des femmes debout a été repris dans le mouvement de protestation au Brésil initié fin juin, venant remixer la database techno-politique des dernières mobilisations mondiales.

Twitter et le hastag #duranadam, Tumblr, Storify et autres sites de partage d’informations et de contenus relaient le nouveau combat des hommes et des femmes debout d’une place à l’autre dans le monde et dont les arrestations sont rendues visibles par les photos mobiles que les frontières n’arrêtent plus.

Les Smart Citizen en action

La place publique connectée à  internet par différents moyens et terminaux, constitue l’arène politique des mobilisations citoyennes de l’époque. Elle suppose un mouvement de politisation gezides lieux par la connexion.
A l’heure où la Smart City est prise en charge par les grandes entreprises des Big Data, des citoyens connectés, avec leurs outils de communication ordinaires et leurs usages innovants, inventent un nouveau cosmopolitisme entre universalisme et localisme.  Les Smart Citizen sont déjà en action.

 

MAJ : Une très instructive data-étude a été réalisée à partir des tweets #occupygezi permettant de visualiser la dissémination des images de l’occupation

MAJ : Le selfie protestataire. L’usage d’Internet et de la culture visuelle du web comme database de répertoires d’actions photographiques est également documentée dans la réappropriation du genre « selfie », genre en soi né de la photographie mobile, par les manifestation de mars 2014.

[MAJ] Révolutions arabes et technologies de communication : vers un nouvel horizon cosmopolitique ?

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Article paru dans les Cahiers de la SFSIC n°17, printemps 2012 ;  dans le contexte de la globalisation des mouvements de protestation entre Occupy Wall Street et les Indignés d’Europe ou d’Israël, portant parfois le masque commun de Guy Fawkes, voici l’introduction de notre article rédigé pour ce dossier en septembre 2011, et qui pointait les dimensions de la visibilité, de la scénarité, du live et du changement d’echelle des révolutions arabes et des mouvements européens (cf aussi une présentation de mars 2012 sur le mouvement Occupy dans le monde ).

« Que cela soit au sujet des dernières révolutions dans le monde arabe de janvier-février 2011 ou des émeutes anglaises d’août 2011 mais aussi originellement à propos des manifestations post- électorales de juin 2009 en Iran, un nouveau slogan semble fleurir sur internet : voici venu le temps des mobilisations 2.0,  des manifestations ou des émeutes organisées par SMS ou tchat BBM, des soulèvements impulsés par Facebook et des révolutions en live sur Twitter. Ce nouveau slogan se heurte cependant à l’analyse critique de certains sociologues et chercheurs qui cherchent à tempérer les excès de la pensée magique du déterminisme technologique. Une référence revient souvent sous la plume de ces derniers, Evgeny Morozov, chercheur invité à l’Université de Stanford et auteur de notamment The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom[1]. L’argument d’Evegeny Mozorov est de fait largement recevable : internet n’est pas plus naturellement une technologie de libération qu’une technologie d’oppression. Les censures des réseaux télécoms en Grande-Bretagne avec le service de tchat par les mobiles Blackberry pendant les émeutes d’août 2011 ou leur coupure intégrale en Egypte le 27 janvier 2011 montrent qu’en effet, les technologies de communication sont aisément  censurables et peuvent être aussi utilisées comme technologies de surveillance pour les dictateurs. Il est dommage que cette mise en avant de l’ambivalence d’internet et de la téléphonie mobile par Morozov, par ailleurs fin connaisseur de « la face cachée » d’internet et des pratiques de censures mais aussi d’attaques des sites par des hackers d’Etat, donne lieu à une rhétorique de l’ambivalence et à un scepticisme consensuel, qui peut empêcher d’approfondir la recherche à ce sujet. L’article de Malcom Gladwell[2] a contribué à transformer ce déni du rôle de ces technologies de communication  en doxa et entre ceux qui vendent la révolution 2.0 et ceux qui clament que la révolution ne sera pas twittée, il ne devrait pas être nécessaire de choisir son camp. En revanche, il est urgent de contribuer à une approche compréhensive du rôle d’internet et du mobile dans ces mouvements par le biais de recherches situées. Pour ce faire, nous avons pratiqué une ethnographie digitale en temps réel des deux révolutions de Tunisie et d’Egypte en nous situant explicitement comme un observateur lointain pouvant lire/voir en direct une révolution en marche[3]. Et ce sont ces traits de la visibilité, de la scénarité et la temporalité et du changement d’échelle globale (scability) que configurent internet et le mobile que voudrait mettre en avant cet article synthétisant des données ethnographiques du web et interrogeant in fine l’horizon comospolitique contemporain ainsi modelé par les technologies de communication. »

Suite de l’article : ALLARD REVOLUTIONS ARABES SFIC 2011


[1]Public Affairs, 2011.

[2] Malcolm Gladwell, “Small Change. Why the revolution will not be tweeted” in New Yorker, 4 Octobre 2010

http://www.newyorker.com/reporting/2010/10/04/101004fa_fact_gladwell#ixzz1YDUxbgSW

[3]Cf les billets de synthèse qui ont été publiés sur http://www.mobactu.org